La Région jésuite Rwanda Burundi est heureuse de vous accueillir en ce Centre social Urumuri pour y réaliser un travail d’écoute, de réflexion et d’impulsion au service des portions d’humanité et de chrétienté que nous représentons.
Vous avez choisi un thème, et une approche de ce thème, qui répondent à des attentes de la nation rwandaise, et à des préoccupations des membres de la Compagnie de Jésus oeuvrant en symbiose avec cette nation. Je voudrais expliciter un peu certaines de ces attentes et préoccupations, en guise de petite contribution aux échanges qui vont ouvrir de beaucoup plus larges perspectives.
Dimanche dernier une communauté CVX de Kigali avait pris comme référence à son partage de réflexions et d’expériences un texte des lineamenta du prochain synode des Evêques sur l’Afrique. Il s’agissait des paragraphes qui traitent de « réconciliation et pardon ». Chacun s’est exprimé. « J’ai été privée brutalement de mes parents ; j’ai pardonné ; mais la blessure est là ; c’est quoi la réconciliation ? » « Nous avons des tribunaux et le Gacaca ; mais quand ces instances ont tranché, les cœurs ne sont pas changés : c’est quoi la justice ? » « Notre culture est faite de silences ; on peut parler de paix en surface ; mais des coutumes ancestrales font ressurgir des forces de vengeance : y a-t-il des réconciliations sans pardon ? le pardon est-il humain ? » « Le pardon est divin ; c’est donc que toute démarche de réconciliation doit s’enraciner dans la prière et les sacrements » « Suite à de grandes tensions entre familles, je reçus un coup de téléphone ; on me disait ‘Je te demande pardon’ : qu’allais-je répondre ? » L’un de nous disait : » Dieu seul est juste ; nous, nous pouvons le devenir en laissant croître les forces du baptême et en imitant Jésus au quotidien ». Et l’une d’entre nous concluait : « ce texte est très beau ; il faut le faire connaître pour que beaucoup y puisent des stimulants pour leur manière de vivre »
Ce partage très spontané d’une dizaine de personnes de Kigali s’inscrit dans le contexte sociétaire marqué par d’innombrables coups et blessures ; il indique des aspirations fortes, à la fois personnelles, familiales, sociales ; il soulève des questions qui touchent directement le thème de votre conférence : quelle paix ? quelle justice ? quelle réconciliation ?
Vous avez choisi de ne pas faire de théorie, mais d’écouter, d’écouter et de chercher à comprendre, de comparer des expériences, d’accueillir des éclairages, et de percevoir ensemble des forces qui sont à l’œuvre dans le peuple du Rwanda et dans bien d’autres peuples du continent africain. C’est le moment de se rappeler certains propos du Pape Jean Paul II au sujet de la nouvelle évangélisation : nous n’avons pas à inventer par nous-mêmes des méthodes pastorales originales ; nous devons observer et percevoir les nouveautés que l’Esprit de Dieu fait émerger dans les situations de notre temps ; ensuite nous avons à y collaborer avec toute la créativité que Dieu nous a donnée. L’équipe d’organisation de votre conférence a demandé à différentes instances de la société rwandaise de venir témoigner de leurs expériences dans le grand œuvre de la reconstruction sociale ; les personnes et les groupes invités ont accueilli la requête ; vous aurez donc l’occasion de découvrir comment le Rwanda chemine sur le chemin de la réconciliation, dans la construction de la paix, dans la recherche de la justice. Personne n’a de recette ; tous ont une petite pierre à apporter pour bâtir notre avenir, et si possible aider d’autres à édifier leur avenir.
Pour leur part, les quelques jésuites qui vivent au Rwanda et au Burundi sont en recherche et en attente. Dans un projet apostolique lentement mûri dans des contextes de division, d’ethnisme, de guerres et de violences extrêmes, ils ont placé en priorité dans tous leurs apostolats le service de la réconciliation. Qu’en est-il au juste ? Avons-nous réalisé quelque chose qui puisse être présenté, et qui soit, pour sa part, un rayon de lumière ? Nous sommes très peu nombreux : au Rwanda il y a neuf prêtres et un frère jésuites ; au Burundi il y a cinq prêtres jésuites. Nous n’avons jamais conçu un « programme d’action » pour la réconciliation ; mais nous avons vécu des cheminements en Eglise, et dans nos communautés. Le responsable du Centre Mizero disait un jour : « chez nous, on ne parle pas de réconciliation, on en vit ! » ; les personnes engagées au service de plus de 30.000 réfugiés congolais dans le JRS de Kibuye et de Byumba ne parlent pas non plus de réconciliation, ils en établissent des bases ; et notre petite école primaire de Kibagabaga commence à vivre sa devise « tous frères et sœurs pour servir ». Mes compagnons en parleront dans les échanges que vous aurez, avec humilité, car nous avons tous conscience d’être des hommes parmi les hommes même si nous sommes chargés, comme le dit Saint Paul, du ministère de la réconciliation, en lien avec le peuple chrétien et la hiérarchie de l’Eglise catholique.
Chacun des jésuites de la Région Rwanda Burundi qui pourra participer à tous vos travaux, ou au moins à une partie, porte dans son cœur un désir, celui de recevoir de nouvelles lumières, celui d’accueillir de nouvelles motions, afin de devenir un constructeur de paix, et de réaliser un peu mieux la mission que Saint Ignace définissait en utilisant l’expression : « aider les âmes ».
A ce propos, je voudrais vous livrer une foi et une espérance qui réside en moi depuis plusieurs années, et que votre conférence fortifie nouvellement. Voici ce dont il s’agit. Ayant vécu au Burundi puis au Rwanda depuis 1991, ayant donc été plongé dans des situations de détresse que je n’avais jamais imaginées ; ayant aussi participé à des sessions et à des rencontres de réconciliation, en particulier avec des prêtres, des religieuses et des religieux, je suis de plus en plus convaincu d’une puissante action de Dieu dans les cœurs et dans les sociétés, au milieu même de nos tragédies ; c’est là une foi forte qui s’appuie sur des expériences que le Seigneur m’a donné de vivre ou de connaître. Je me suis dit : si les dons de Dieu abondent en nos pays meurtris, ils ne nous sont pas donnés pour nous seuls ; nous avons à les partager ; et je me questionne : quel est notre message ? comment le communiquer ? Et voilà que le secrétariat de l’apostolat social des jésuites de la Région Afrique choisit de venir à Kigali pour se mettre à l’écoute des expériences de justice et de réconciliation que Dieu nous donne de vivre. Et voilà que demain, dans d’autres pays du continent, et plus largement peut-être, de petites lumières allumées par Dieu au Rwanda éclaireront d’autres personnes comme nous, vivant des situations de détresse et aspirant à construire un avenir de paix. Mon espérance est en train de devenir réalité à travers vous tous. Et j’y vois un signe de bon augure pour vos travaux. L’Esprit de Dieu est à l’œuvre ; et nous savons tous, nous qui sommes des croyants, que son action ne peut être que bonne, et même très bonne.
Au terme de ce petit partage, je vous redis au nom de tous mes compagnons jésuites de cette petite Région Rwanda Burundi : vous êtes les bienvenus ; nous voulons faire notre possible pour soutenir vos travaux ; nous souhaitons qu’à la fin de cette Conférence nous puissions tous éprouver un nouvel élan pour servir tous nos frères humains, pour semer dans toute l’Afrique de petites semences. Que notre continent devienne une même famille, la famille de Dieu.
J.C.Michel,s.j.
Vice Supérieur de Région.
11 Mars 2008
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