La Réconciliation au Rwanda concerne toute la société rwandaise : couples, familles, groupes dits ethniques et diverses cultures en présence .

Auguste Assemblée,

Avant d’entrer dans le vif de mon propos, je voudrais vous souhaiter la bienvenue dans ce pays que la légende millénaire avait qualifié de havre de grâce et de paix, où Imana ou Dieu venait se reposer après ses longues et dures journées de travail. Oui, à tout considérer, jadis ici tout se prêtait à ce que Dieu vienne s’y reposer. Aujourd’hui il vient pour y pleurer ses enfants fauchés par la main du malin ; y pleurer aussi pour les douleurs de ceux qui sont en proie à la violence.

Je voudrais vous remercier aussi d’ores et déjà, au nom de mon peuple en premier envers qui vous témoignez de tant d’amitié et de sollicitude à travers votre participation à cette conférence d’espoir, et au nom de tous ceux qui dans le monde auront à récolter quelque fruit des réflexions et recommandations constructives de vos travaux.

Auguste Assemblée,

Lorsqu’on parle de la Réconciliation au Rwanda, l’idée qui vient à l’esprit de plusieurs est celle de la normalisation des rapports entre Hutus et Tutsis que d’aucuns aiment à présenter comme appartenant à deux ethnies ou races différentes dont l’une, celle des Hutus, assujettie depuis des millénaires et ayant conquis ses droits les plus légitimes par la force, a dû à nouveau recourir à la violence afin de préserver ces droits chèrement acquis lorsqu’ils ont paru encore une fois menacés par les dominateurs Tutsis.

Je pense que nombre d’entre vous, Frères, perçoivent aussi la chose de cette manière. Permettez moi de vous dire ceci : Tant que la chose restera comprise de cette façon par ceux qui veulent aider à restaurer l’état des rapports normaux et harmonieux dans la société rwandaise, nous attendronsencore longtemps avant de pouvoir sortir du marasme actuel.

En effet, si les malheurs ou les violences vécus dans ce pays n’avaient pour cause qu’une rancœur accumulée pendant des années par une ethnie prétendument lésée laquelle n’en finit pas de déverser sa bile contre sa rivale dominatrice et esclavagiste comme d’aucuns s’évertuent à le faire croire, il eût été facile au génie rwandais de trouver un modusvivendi qui aurait garanti à chacune des parties le respect sans faille de ses droits, et ainsi faire la paix. Je parle de génie rwandais car le Rwanda, Nation millénaire comme vous le savez, avait su créer de tous temps des UsetCoutumes qui, telle une armure impénétrable, ont pu le préserver tout au long de son existence d’un quelconque prétexte à une mise en cause de l’unité de son peuple.

Permettez- moi encore une fois de vous dire, Honorables Assemblée, que la question de Réconciliation ici chez nous est plus complexe qu’on ne vous l’a dit. La désunion que nous vivons n’est pas liée à la domination de celui-ci sur celui- là ; elle résulte plutôt du fait que depuis 1960, les valeurs humaines fondamentales et universelles ainsi que celles propres à la culture rwandaise, ses interdits et tabous, ont été balayées pour faire place à une société sans repères moraux, sans foi ni loi, où la dignité, l’amitié, le respect pour l’autre, pour sa vie et ses biens ; l’amour de la famille , du beau et du vrai n’ont plus droit de cité, permettant ainsi aux délinquants de tous bords d’en faire à leur guise.

Pour comprendre cela, il suffit d’entendre les moins de 45ans causer, ou simplement de les observer dans la rue, au volant d’un véhicule ou à pied. Vous entendrez des expressions du genre : Ta dignité et ton honnêteté ça se mange ? Ça fait fonctionner l’estomac ? Ou un vieux lièvre on le mange! Cela par opposition à un vieil adage qui disait qu’un vieux lièvre tète ses petits, ce qui voulait signifier que quelqu’un affaibli par le poids de l’âge peut compter sur ses enfants pour vivre décemment.

C’est de cette perte des valeurs morales que découlent des actes ignominieux dont le sommet a été le génocide, le parricide, le viol des enfants par leurs parents, l’irrespect vis-à-vis du plus âgé ou du supérieur, etc.…

Des statistiques de 2004 que je détiens du Parquet général de la République donnent une moyenne mensuelle de 31 cas d’homicide volontaire ou viol. Parmi ces cas, deux ou trois au maximum relèvent d’une violence inter –ethnique, tandis que tous les autres se passent entre les gens de même ethnie.

Une chose que vous ignoriez peut- être et qui à mon avis est importante à noter, c’est que les ex- prisonniers génocidaires aujourd’hui dans des camps de Travail d’Intérêt Général T .I.G affirment n’avoir pas de grands problèmes à se réconcilier avec les familles de leurs victimes tandis que leurs propres familles leur sont hostiles et ne souhaitent pas qu’ils soient libérés. Les proches parents tentent de justifier ce rejet ou cette hostilité en disant que ces gens ont été l’opprobre de leurs familles, qu’à cause d’eux les membres de leurs familles ne sont plus acceptés dans la société, etc., que donc ils n’en veulent plus. En réalité, la cause véritable se trouve ailleurs!

Au fait, la libération des prisonniers ayant purgé leurs peines pose de graves problèmes à leurs familles, car ces dernières devront restituer les biens de ces gens dont elles se sont appropriées indûment, en ce femmes comprises, alors que dans la plupart des cas ces femmes ont déjà fait des enfants avec les maris de substitution. Souvent aussi, les biens pris ont été consommés et on n’a pas toujours la capacité de les rembourser. Et si on ne rembourse pas on ira en justice avec possibilité que les personnes lésées dénoncent aussi, preuves à l’appui, certaines choses jusque là cachées, notamment celles en rapport avec des actes posés pendant le génocide qui avaient été tus jusque là.

La libération fait donc éminemment peur aux familles, à commencer par la femme infidèle, le frère qui a pris la femme de l’autre, etc.…

Il arrive aussi que l’homme libéré ait tué le mari et les enfants de sa sœur qui avait épousé dans l’autre ethnie. Pour tout cela la famille (les frères, sœurs, belles familles) n’hésite pas à tenter d’éliminer le relâché au lieu de fêter sa libération. De même l’enfant qui a été pendant des années houspillé par ses camarades parce que fils ou fille de génocidaire en veut aussi à son père ou à sa mère, souhaitant même qu’il ne soit plus.

Au moins une dizaine de tigistes qui avaient séjourné dans leurs familles en attendant leur affectation dans un camp de travail où ils purgeraient leur peine m’ont affirmé avoir salué avec joie le jour de leur entrée au T.I.G car, disaient – ils, ils recevaient sans arrêt des coups d’épingles (c’est leur expression) dans leurs familles qu’ils en étaient au points de rechercher la mort.

Ceci me fait dire que la Réconciliation est à envisager ou plutôt doit être réalisée en 5 étapes sans quoi la conscience du criminel ne sera jamais totalement dégagée.

  1. Se réconcilier d’abord et avant tout avec sa conscience

Ici les Eglises devraient jouer à fond leur rôle en éclairant et en exhortant leurs fidèles à se réconcilier sincèrement avec leur conscience.

  1. Se réconcilier avec son foyer

La femme ou dans certains cas le mari et les enfants ont connu une pauvreté noire et l’opprobre suite au crime commis. C’est l’auteur de ce crime qui est responsable de ces malheurs et doit par conséquent demander pardon aux membres de son foyer.

  1. Se réconcilier avec la famille élargie

Le criminel a été l’opprobre de la famille toute entière. Demander à sa propre famille pardon et s’engager à réparer.

  1. Se réconcilier avec les familles des victimes

Cette réconciliation doit se faire dans les formes. L’homicide ne se répare pas entre deux individus mais entre les familles dans une cérémonie où le chef de la famille du criminel va avec toute sa famille vers la famille de la victime et demande pardon au nom de tous. La manière dont les génocidaires ont demandé pardon n’était pas sincère et ne visait que l’obtention de la réduction de leurs peines. Ce genre de réconciliation est sans valeur.

  1. Se réconcilier avec la nature

Travailler à la transformation du lieu du crime afin de ne plus avoir à pousser de soupir à la vue de ce lieu. Comme vous le voyez, Honorable Assemblée, ce n’est pas d’une réconciliation inter- ethnique dont notre peuple a le plus besoin, mais d’une rééducation aux valeurs morales fondamentales que sont l’amour et le respect de l’autre en essayant de faire pour l’autre ce que l’on aimerait qu’on fasse pour soi.

Je suggère en conséquence et pour conclure mon adresse, la création de deux unités spécialisées, l’une en éducation, composée d’experts du Ministère de l’Education et autres personnes de compétence éprouvée chargées de concevoir un programme d’éducation morale et d’encadrement des jeunes à partir de la 1 er année primaire jusqu’à l’université ; la seconde serait composée quant elle d’experts nationaux et internationaux travaillant de concert avec la Commission Nationale pour l’Unité et la Réconciliation afin de mettre en place un programme de causeries progressives à l’intention des grandes personnes, avec obligation pour elles d’y participer pleinement.

Je vous remercie d’avoir eu autant de patience pour m’écouter.

Jean Baptiste NYETERA  
Kigali, Mars 2008