Le Père Pierre Meinrad HEBGA

Prêtre, jésuite, philosophe, théologien, guérisseur camerounais, Pierre Meinrad HEBGA est né le 31 Mars 1928 à Edéa (Cameroun). De sa famille, il reçoit le nom de HEBGA qui signifie la tranquillité (l’état de repos paisible). HEBGA devint un des grands défenseurs de la philosophique et théologiques. Le décès du Père HEBGA, survenu le 3 mars 2008 à château Thierry en France, a provoqué une grande solitude dans le pays et particulièrement chez les jésuites, ses frères de la Province d’Afrique de l’Ouest.

Quels sont les mérites du travail du Père HEBGA ? Il a osé soulever le problème crucial de la sorcellerie. Existe-t-elle ? Peut-on la rationaliser ? Il s’aperçut que la compréhension de ce phénomène passe par une approche conceptuelle spécifique du composé humain. Le composé humain occidental qui est dualiste peut-il permettre de comprendre les phénomènes paranormaux ? Je voudrais dire quelques mots de l’anthropologie développée par le Père Hebga, et des phénomènes paranormaux qui ont retenu son attention. L’Afrique a-t-elle besoin de HEBGA aujourd’hui ?

Qu’on se réfère à son chef d’œuvre intitulé La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux. J’essaierai aussi d’indiquer l’apport de la pensée su Père HEBGA à son apostolat spirituel en Afrique.

De Platon à Bergson, l’anthropologie occidentale a toujours considéré l’homme comme étant composé de deux éléments corps et âme. Cette conception binaire du composé humain a rendu impossible la compréhension de certains phénomènes dits paranormaux, qui pourtant existent et font parti du quotidien des peuples africains.

Pour certains, il fut longtemps irrationnel et antiscientifique de mener une réflexion sur des phénomènes qui s’avéraient inintelligibles. Cependant, en homme de sagesse et soucieux du bonheur de leur peuple des hommes tels Alexis Kagame, Pierre Meinrad Hebga, Cheik Anta Diop, Ndebi Biya, Engelbert Mveng, se sont levés dans la société africain pour engager une réflexion propre à l’Afrique. Au rang de ces hommes nous témoignons de celui que nous avons vu, entendu, et lu et qui nous a laissé ses œuvres. C’est le Père Meinrad HEBGA qui a pose le problème de la rationalité africaine. Ainsi, partant de la philosophie comme étude critique sur tout ce qui existe,

HEBGA justifie sa démarche pour répondre à de multiples interrogations sur la rationalisation des phénomènes paranormaux.

Aucune philosophie occidentale n’a traité des phénomènes paranormaux que HEBGA étudiait. Ces phénomènes deviennent intelligibles si l’on se réfère au schéma triadique du composé humain tel que le propose Meinrad HEBGA, car on peut toucher toute la personne humaine à partir de l’ombre, du souffle ou du corps. La philosophie peut donc très légitimement aborder l’étude des phénomènes paranormaux.

Nous retenons que chez HEBGA, l’anthropologie africaine ne peut pas être limitée aux deux composantes : corps et âme ; elle se présente systématiquement de manière triadique : corps, souffle et ombre. Cette nouvelle structure de HEBGA prend essentiellement son appui sur les cultures africaines et en particulier sur la langue bantu. Ainsi, dans ces cultures on ne rencontre pas uniquement trois instances mais une pluralité d’instance, c’est pourquoi on parlera d’un pluralisme du composé humain en Afrique. En plus des trois instances mentionnées, il en existe biens d’autres.

Selon HEBGA, chez les peuples bantu, tels les basàa et les Duala les termes mbuu et mudi signifiant souffle ont été traduits par les missionnaires par âme, esprit et esprit saint. Et chez les Pahouins c’est le mot nsisim qui renvoie à l’idée d’ombre. En effet pour HEBGA, il est clair que chez ces peuples le souffle, l’ombre et l’esprit sont synonymes. Le mot esprit pour eux existe mais n’est pas une instance à part, il est pareil au souffle et à l’ombre. Certains anthropologues africains l’ignorent parce qu’ils ne voient pas la nécessité de le mentionner. Ainsi, ils se contentent de l’un ou de l’autre de ces trois termes synonymes. Pourtant, chez Alexie Kagame, du vivant de l’homme le principe vital d’intelligence ne porte pas de nom, il n’en reçoit qu’à partir de la mort, parce que l’homme est corps et principe vital. Le principe vital donc, séparé du corps est esprit désincarné et le corps séparé de ce principe vital est cadavre. Cette pensée pour HEBGA est capitale, car chez les peuples bantu, la mort fait subir des transformations radicales puisque l’homme n’est plus lui-même, il n’y a plus de corps mais un cadavre, il n’y a plus de souffle ni d’ombre mais un muzimu. Cette réflexion conduit à un questionnement encore profond, car il est impossible que le principe vital soit anonyme du vivant de l’homme. En Afrique un être sans nom et un non-être. Ainsi, pour HEBGA, il faudrait simplement donner à ce principe vital les noms de souffle, d’ombre et d’esprit ou alors admettre qu’il est crée ex-nihil après la mort, ce qui est absurde. Il faut dire que l’esprit désincarné est bien existant en l’homme après la mort. Et pour les peuples africains l’esprit désincarné n’est que l’avatar post mortem de son souffle ou de son ombre.

L’importance du cœur fait de lui une instance de la personne au même titre que l’ombre ou le souffle. Le cœur en Afrique est conçu comme le siège de l’intelligence, des affects et de la volonté. «On considère le cœur comme le siège de la vie intellectuelle et affective», pense l’auteur. Chez les bantu, le cœur n’est pas d’abord muscle distributeur de sang, mais le siège du savoir et du sentir. En basaà, par exemple, pour dire : «je suis en colère» on dit : «le cœur me brûle.» Pour comprendre ce statut du cœur il faudrait dépasser l’acception anatomique et se situer au niveau métaphysique.

Le mérite de la philosophie de HEBGA est la révolution opérée dans la conception de l’homme qui jadis était dualiste et moniste. La démonstration de l’existence d’une composition triadique de l’homme donne, entre autre, un sens et une profonde orientation au développement de la pluralité des rationalités. Elle vient également mettre à jour une certaine méconnaissance des possibilités, d’agilité et de mobilité de l’homme qu’ignoraient ceux-la pour qui la sorcellerie, la lévitation, la multi location et le cannibalisme ne sont que des illusions et des hallucinations.

HEBGA est le philosophe, promoteur de la lutte contre le problème qui affecte et annihile la rationalité de notre continent. L’homme africain est comme aliéné par la conception humaine des occidentaux, ce qui lui donne de la peine à réfléchir librement et rationnellement sur les aspects de sa vie traditionnelle qu’il n’ignore guère, comme le dit kiti Paul Christian, «Pour le noir africain, les phénomènes paranormaux ne sont pas de l’ordre du ridicule, de l’illusion et de l’amusement.» Ils sont une réalité trop évidente pour qu’on en pose même le problème de l’existence. Ils font partie intégrante de sa vie. Et ils influent, souvent tragiquement, sur sa vie et sa destinée. »

Dans sa philosophie ; HEBGA voudrait nous faire comprendre comment arrivent et se manifestent des faits que nous vivons et ne parvenons pas à expliquer. Selon HEBGA un mal ne peut être efficacement résolu que lorsqu’on le maîtrise correctement.

« Le philosophe africain doit à son peuple de réfléchir sur les problèmes qui accablent les hommes et les femmes de chez nous, (…) C’est bien beau de déclarer péremptoirement que : la sorcellerie est répugnante, quand on ne se donne même pas la peine de la définir. »

Un autre mérite de la pensée de HEBGA est que dans son œuvre, nous pouvons ressentir les traces de connaissances linguistique, anthropologique, psychologique, théologique, sociologique, physique et mathématique. Cette ouverture ou ce recours à d’autres disciplines révèle d’une part la complexité des phénomènes paranormaux, et d’autre part s’inscrit en droite ligne dans la philosophie contemporaine, qui a tendance de plus en plus à s’ouvrir pour mieux cerner le fond des problèmes. Ainsi l’interdisciplinarité doublée de la maîtrise de plusieurs langues est l’instrument sûr pour des solutions adaptées et conséquentes aux problèmes qui minent nos sociétés.

Nous ne serons pas arrivé au terme de ce témoignage sur l’œuvre du Père HEBGA sans mentionner le rayonnement de la communauté Ephatah comme œuvre de Père HEBGA. Il est incontestable que l’héritage de l’apostolat du Père HEBGA reposera sur ses disciplines et sur tous ceux et celles qui voudront suivre sa ligne pastorale.

Wellars Mbonimpa s.j