Entretien avec le Père Général.

Le 21 décembre dernier, avant de quitter le Zimbabwe, dernière étape de son troisième voyage en Afrique, le Père Général a accordé l'interview suivante au P. Oskar Wermter. Nous la publions, avec la permission du P. Oskar, car les thèmes traités sont d'un grand intérêt pour tous, nous semble-t-il.
  1. Vous êtes très proche de l'Asie ; dans quelle mesure l'Afrique est-elle différente, du point de vue de l'Eglise et de la société ?

Permettez-moi de commencer avec une chose que mon expérience en Asie m'a apprise : ne jamais se fier aux premières impressions. La raison principale est que les premières impressions sont conditionnées par l'expérience précédente, les attentes ou les préjugés, et ce, au plus haut point. Ensuite, il m'a fallu un certain temps pour me rendre compte qu'il n'y a pas d'Asie, une Asie dont nous pourrions en faire la description en une phrase. L'Asie, c'est un nombre important de pays, de cultures, de traditions, d'histoires et de peuples. Si l'Afrique demeure pour moi « une Afrique », cela signifie que je ne la comprends pas encore. J'espère sincèrement que, avec une meilleure compréhension de l'Afrique, je me rendrai compte également de la diversité des peuples, langues, traditions et cultures en Afrique. Ensuite, les comparaisons deviennent concrètes et limitées. Je trouve extrêmement difficile, voire impossible, de comparer l'Asie et l'Afrique. J'aurai à me demander : Quelle Asie ? Et quelle Afrique ?

2.   Il y aura bientôt des Secrétaires pour le Dialogue avec l'Hindouisme, l'Islam et le Bouddhisme, les religions majeures du monde. Comment voyez-vous le dialogue avec la Religion traditionnelle africaine ? Et la religion africaine contemporaine (nouveaux mouvements religieux, mouvements chrétiens autochtones menés par des « prophètes », groupes  pentecôtistes, etc.) ?

Je voudrais mentionner deux points avant de répondre à cette question. La première, que vous trouverez dans ma lettre, c'est que ces Secrétaires pour le Dialogue avec les Religions résideront dans leur lieu apostolique. Je pense qu'il est important que le Dialogue ait lieu ; que quelque chose se produise à la base, là où sont les gens et où ils vivent leur religion.

Ensuite, c'est que nous puissions opérer des distinctions : le dialogue avec le Bouddhisme est complètement différent de celui avec l'Islam. En d'autres mots, si quelque chose se produit au niveau de la vie dans l'Eglise et dans la Compagnie (de Jésus), alors nous pourrons penser à la coordination des initiatives et des expériences similaires. Je ne voudrais pas commencer au sommet, avec quelqu'un trônant d'en haut, sans être enraciné dans la vie des gens. J'espère sincèrement que le dialogue avec les gens se fera en profondeur, touchant à leurs racines religieuses. C'est alors que nous pourrons penser à un Secrétaire.

Ce qui m'amène à mon deuxième point. J'espère vraiment que les Jésuites travaillant avec les gens pourront créer des relations d'une telle profondeur que se produise un dialogue authentique au niveau des cœurs entre nos membres et ceux au service desquels ils sont. Si un tel dialogue voit le jour, les racines religieuses de la vie des gens va émerger et être une partie prenante de notre dialogue avec eux. Les Européens, y compris les érudits, ont par le passé considéré, avec leurs préjugés, la religion traditionnelle comme étant « moins développée », « plus primitive », « moins sophistiquée », etc. En fait, cela a tellement imprégné notre vie que les agnostiques européens eux-mêmes (qui se définissent comme étant à la pointe de la laïcité) continuent à avoir, de manière ouverte ou latente, un comportement qui ne se comprend que selon les catégories de la religion traditionnelle. Un érudit japonais disait : Les Européens ont toujours été, et continuent à être des « animistes », même s'ils sont réticents à l'admettre. C'est pourquoi j'espère vraiment que nos membres vont prendre au sérieux ce dialogue ainsi que l'étude de la religion traditionnelle, ouvrant des voies possibles en vue d'un dialogue créatif et en profondeur. Le dialogue peut nous aider tous, parce qu'il nous permet de découvrir le sens caché de notre tradition, ouvrant des chemins possibles de purification et de croissance dont on ne s'en apercevrait pas autrement.

Avec ces deux remarques, je peux maintenant répondre à votre question. Je pense que la pointe principale de notre dialogue ne devrait pas être des idées, des systèmes ou des concepts, mais avec les gens. Etre une personne, c'est être en dialogue. Ce qui importe, ce n'est pas le domaine de notre spécialisation ; ce qui importe réellement, ce sont les gens, et en dialoguant avec eux, nous touchons à l'ancien et au nouveau en termes de religiosité, de crainte, de besoins rituels et de libération intérieure. Et si cela advient, alors il devient clair que nous aurons besoin d'une bien plus grande profondeur dans notre foi ainsi qu'une formation beaucoup plus large afin d'être de quelque utilité à ceux avec les quels nous sommes en dialogue.

3.   En théologie africaine, l'« Inculturation » est un des mots-clés. Selon vous, où devrions-nous mettre l'accent : dans la liturgie, l'ecclésiologie, le mariage et la famille, la vie religieuse, dans les affaires de l'Etat et de la gouvernance (Justice sociale) ?

Je ne crois pas que nous puissions traiter de ces questions de manière si étanche. L'Inculturation, comme tout développement dans la vie ou la pensée impliquant la culture, n'advient pas selon un plan ou une théorie. Elle advient lorsque les gens impliqués se sentent libres de vivre et de s'exprimer au mieux de leurs expériences et des cadres mentaux ou interactifs où ils se sentent le plus « eux-mêmes ». Ceci vaut pour la liturgie autant que pour l'ecclésiologie, le mariage, la vie religieuse ou la justice sociale. La Culture est une réalité qui a sa propre vie, croissant, s'adaptant et répondant aux événements nouveaux et aux changements environnementaux. L'Inculturation est une manière de vivre dans le contexte plus large de tout ce qui fait que la vie humaine est humaine. Ainsi, la rencontre de la culture et de la foi est un processus continu, s'influençant réciproquement, et, il faut l'espérer, une source de croissance et de purification continues.

4.   Pensez-vous qu'avec notre engagement profond en tant que Jésuites dans le travail et le développement sociaux, nous puissions être exposés au danger de la « sécularisme », nous éloignant du sacerdoce, voire de l'Eglise (je pose cette question puisque nous sommes dans l'Année du Prêtre) ?

Tout dépend du type de profondeur spirituelle et humaine que nous avons atteint dans nos vies. Le travail social peut nous éloigner d'une vie spirituelle profonde, ou au contraire nous aider à rencontre le Dieu vivant dans les gens qui souffrent. Hier, j'ai reçu un livre d'un auteur spirituel au sujet d'un prêtre-ouvrier qui faisait une haute expérience mystique dans son nouvel environnement. Ce livre s'intitule « Dieu, l'amitié et le pauvre. La mystique d'Egide van Broeckhoven, un ouvrier jésuite ». Ce jésuite a compris son appel comme étant celui d'enseigner aux gens « les profondeurs mystiques de l'amitié ». Si nous comprenons qu'une des dimensions du Sacerdoce est d'aider les gens à devenir proches de Dieu, le travail social ne saurait être considéré comme aliénant. A l'opposé, quelqu'un entièrement dévoué aux résultats concrets et tangibles dans le domaine de la justice sociale peut s'éloigner de sa propre mission religieuse spirituelle, se mettant ainsi dans la dépendance des résultats politiques ou sociaux de ses efforts.

  1. Le Zimbabwe peine à vaincre la mauvaise gouvernance, la corruption, la violence pour rebâtir le pays avec une nouvelle constitution démocratique. Pensez-vous que la démocratie (le gouvernement par la participation) soit possible ? Diriez-vous que la démocratie a des racines chrétiennes pour nous obliger à la promouvoir ? Pouvez-vous répondre à cette question dans le contexte de votre vaste expérience dans d'autres parties du monde en voie de développement, en particulier l'Asie ?

Je peux seulement dire, à partir de mon expérience ailleurs, que les chances de voir la démocratie réussir et prendre racines vont de pair avec le développement et l'éducation dans tout pays. Je précise qu'il ne s'agit pas d'une éducation de type occidental. Je veux dire par là la capacité de gérer l'information, de comprendre la réalité, de faire de bons jugements et d'agir en conséquence. Si la population n'a pas accès à une information nécessaire et objective, si on ne lui permet pas de discerner les solutions vraies des fausses, si le jugement est faussé par la propagande, l'oppression et les slogans creux, et si, finalement, les décisions compétentes sont impossibles à mettre en œuvre, alors nous n'aurons pas de vraie démocratie. Dans ce sens, nous sommes tous pour la démocratie puisque nous sommes pour la croissance et la maturité humaines. Il ne s'agit pas d'un choix pour un système politique d'un point de vue politicard et partisan. Nous sommes en faveur de donner aux capacités humaines la possibilité de croître, de faire des choix, de comprendre la réalité et d'agir en conséquence. Nous sommes en faveur d'une information juste et d'une éducation qui donne aux gens la capacité de comprendre, de juger et d'agir de manière responsable. Si tout cela s'appelle démocratie, alors je suis pour. Ce n'est pas une option partisane car les options partisanes aliènent les gens, alors que nous sommes pour les gens et pour leur participation dans les domaines de responsabilité touchant leurs vies.

Le fait que certains systèmes « démocratiques » n'aient pas bien fonctionné veut simplement dire que la démocratie, comme tous les autres systèmes, a besoin de temps pour sa maturation, car il lui faut des conditions qui demandent attention, investissement et patience. Nous ne pouvons exiger de la démocratie, avec une attitude de la « soupe instantanée », qu'elle marche bien dès le départ. Aucun système ne peut le faire. Tous les systèmes ont besoin de contrôle pour bien fonctionner et de manière rationnelle. En passant, je fais remarquer que j'ignore si les racines de la démocratie sont chrétiennes ou pas. Je me contente de noter que les éléments en jeu en termes de dignité humaine, d'information, de responsabilité, etc., sont en profonde harmonie avec ma foi chrétienne, pour y souscrire.