Le Patrimoine du Père Elie Koma à la Compagnie de Jésus

Après l’annonce de l’assassinat du Père Elie Koma, le 4 février 2005, plusieurs jésuites, comme moi-même, étaient saisis d’effroi devant cette «inacceptable» disparition. Ce n’est pas Elie qu’on penserait mort après avoir traversé des moments plus incertains que ceux d’aujourd’hui. C’est tout simplement difficile d’intégrer l’absence de cet homme qui a marqué la Région, l’Eglise et la Compagnie. J’ai la certitude que sur le Père Elie on ne trouverait pas de livres pour écrire tout ce qu’il a pu faire en 59 ans et honorer son engagement pour la justice et à soigner les cœurs fragilisés par les derniers événements de guerre au Burundi. J’ai vécu dans une même communauté que le Père Elie entre 1999 et 2001 (alors que j’étais aux études à Bujumbura) et brièvement entre juillet et septembre 1998 (lors de mes expériments auprès du Père Gabriel Barakana). Je garde en mémoire l’image d’un Elie comme un homme de réhabilitation qui n’acceptait jamais que l’injustice l’emporte sur la justice, un homme de la situation, qui ne se laissait jamais dominer par les événements ; un homme de l’Eucharistie, qui voyait mal commencer et finir une journée sans visite au Saint Sacrement où il puisait sa force spirituelle et un homme de l’Eglise, marqué par trois grandes morts dans l’Eglise (outre celle du Père Barakana) : la mort de Mgr. Joachim Ruhuna (Evêque de Gitega) en 1996, la mort de Mgr. Bernard Bududila (Evêque de Bururi) en 2006 et la mort du Grand Pape Jean-Paul II (celui qui l’a ordonné prêtre) en avril 2005.

Père Elie, combattant pour la réhabilitation

La réhabilitation est le fait de regagner la considération perdue. La réhabilitation c’est aussi la réparation, l’attribution de droit à son propriétaire. C’est ainsi que l’on peut résumer l’engagement apostolique du Père Elie Koma. Il n’hésitait pas de répondre qu’il pouvait encore faire les sciences juridiques afin d’intervenir en faveur des faibles et contre toutes formes d’injustice. Le cas typique est celui des procès pour que les biens de la Compagnie, confisqués depuis 1986, puissent être restitués. On se souviendra que depuis 1986, l’ancien collège du Saint Esprit a été repris aux Jésuites par l’Etat. Le dernier combat, celui des procès entre le Père Elie (représentant de la Compagnie) et l’Etat Burundais évoluait en faveur de la Compagnie ce qui allait sans doute donner au Père Elie le titre du Premier Burundais à avoir gagné un procès contre un Etat. Dans un contexte où beaucoup de gens sont fragilisés par les tragiques événements, un pareil combat nécessite beaucoup d’énergie (physiques et spirituels) que seul Elie en disposait en abondance.

C’est aussi grâce au Père Elie que le Patrimoine spirituel du Père Gabriel Barakana a trouvé sa place dans la dévotion populaire et un culte en sa mémoire a été possible à chaque anniversaire de sa mort. Il a tout fait pour que ce premier docteur Burundais, ce premier Recteur de l’Université du Burundi mérite un enterrement digne. On retrouve au Centre Spirituel aujourd’hui, un centre de santé construit par le Père Elie en mémoire du Père Gabriel Barakana, dans l’idée que lui qui était médecin des âmes guérirait aussi les corps. C’est encore Elie qui est resté attaché au Mouvement Marial, ce mouvement initié au Burundi par le Père Barakana. Ses Eucharisties finissaient toujours par cette prière du Père Barakana demandant la paix pour le Burundi :«Yezu Mwami w’amahoro, duhe amaroho, Yezu mwami w’amahoro.» (Jésus prince de la paix, donne-nous la paix). Il faudra rechercher plus en profondeur ce lien mystique qui unissait le Père Elie Koma au Père Gabriel Barakana. Sans doute ce dernier est resté dans la vie du Père Elie comme le modèle du Jésuite, qui grâce à ses prières, nous pouvons avoir des vocations Jésuites au Burundi. Nous ne pouvons parler des vacations sans rappeler cette prière pendant les Eucharisties quotidiennes du Père Elie : « Mukama, dutabaze Abasaserdoti Beza kandi Beranda » (Seigneur donne-nous de bons et saints prêtres).

Elie l’homme de réhabilitation, d’abord des biens de la Compagnie, ensuite du Patrimoine spirituel du Père Barakana, mais aussi des petits procès, qui sont passé inouïs qu’il menait pour certains paysans de la colline voisine (Buhonga) de notre Centre Spirituel. Personnellement, je suis témoin d’un procès qui s’est soldé en faveur d’Espérance, une chrétienne de notre Eglise de Kiriri. C’est le Père Elie qui a débloqué sa situation lorsque la sécurité sociale (INSS) ne voulait pas rembourser la pension de son mari décédé. Les témoignages dans ce sens abondent sur les collines de Buhonga qu’on peut vraiment croire que cet homme avait horreur d’injustice.

Père Elie, l’homme de la situation

A dire vrai, ces qualificatifs sont synonymes, la réhabilitation, la justice et aussi la situation. Sans doute, les jésuites qui étaient au Burundi, en juillet 2001, lorsque le Père Général visitait la Région Rwanda Burundi se souviennent que c’est grâce à Elie que finalement le Père Peter -Hans Kolvenbach a pu visiter le Burundi. Nous étions tous dépassés lorsque le vol qui devrait relier Cyangugu (le lieu où se trouvait le Père Général) et Kigali (le lieu de départ pour Bujumbura) était supprimé. Le Père Elie a impliquer ses relations pour qu’au niveau de Bujumbura on trouve un avion à la recherche de la délégation du Père Général à Kigali. C’est chaque fois lors des événements similaires que nous reconnaissions la capacité du Père Elie à dominer les événements. Il était difficile de le contourner, puisque chaque fois ses actions produisaient de bons résultats. Nous devons au Père Elie, la visite du Père Général au Burundi.

Père Elie, l’homme de l’Eucharistie

À plusieurs reprises, voulant éteindre les lampes de la chapelle à minuit, je retrouvais Elie en prière devant le Saint Sacrement. L’Eucharistie était au Centre de sa vie religieuse. Une fois, après une décision (d’Arusha) de repartir le pouvoir au Burundi en terme d’Ethnies, la réaction du Père Elie était celle de dire qu’il n’y a pas d’Eucharistie Hutu ni d’Eucharistie Tutsi, mais l’Eucharistie est Corps du Christ livré pour sauver et unifier les hommes. Sa vie spirituelle témoignait de cette régulière visite au Saint Sacrement. Le Père Elie concevait mal qu’un religieux perd le goût de l’Eucharistie. Lui-même avait consacré ses travaux de doctorat sur la mystique de l’Eucharistie, sa plus grande joie et c’est même une confirmation de son choix, c’est la consécration par le Pape Jean-Paul II de l’année 2005 comme année de l’Eucharistie. Il se pourrait qu’il était à Rome à cette occasion (lors de son année sabbatique). Ceux qui étaient avec lui en ce moment là peuvent nous le dire. C’était la grande consolation spirituelle et la grande affection pour Jean-Paul II, ce pape qui l’avait ordonnée prêtre, vingt-cinq ans plutôt (en 1980).

Père Elie, la mort des Evêques (Ruhuna, Bududila) Jean-Paull II

Le Père Elie nous faisait des adieux, mais nous n’avons pas pu lire les signes de temps. Nos yeux étaient aveugles. Certaines coïncidences se sont passées peu de temps avant sa mort. D’abord son invitation à célébrer son jubilé de 25 ans de prêtrise à Bujumbura. Ensuite la mort de son Pape à la même année (2005) que ce jubilé et finalement les deux témoignages écrits sur Mgr. Joachim Ruhuna (dans le livre, Mgr Joachim Ruhuna. Le pasteur fidèle, de l’abbé Albert Nibimenya) et ensuite celui laissé dans Tubane (Bulletin de liaison des Jésuites du Rwanda et du Burundi), sur Mgr. Bernard Bududila. Je n’avais pas encore rencontré des écrits d’Elie sur des personnages qui l’ont marqué. C’était certainement des signes de la mort qui habitait cet homme de Dieu, mais aussi sa manière de nous laisser des mémoriaux spirituels, des références de la foi et de l’engagement dans l’Eglise.

Quel est ce jésuite de la Région qui n’avait pas été marqué par la vie de cet homme ? Personne, parce que Elie était présent dans la vie de chacun. Je crois qu’il mérite Un enterrement digne, lui qui avait dignement enterré les autres, Un mémorial, lui qui érigeait des mémoriaux pour les autres, aussi Une récompense céleste, lui qui avait accompli sur terre ce que Dieu voulait. Elie est mort alors que nous avions encore besoin de lui. Plusieurs personnes notamment des jésuites pensent que c’est une grande fracture dans l’Eglise au Burundi et dans la Compagnie Burundaise, mais cette mort ne passera pas sans que la prière du Père Elie pour les vocations et pour la paix au Burundi ne soit exhausser, puisque tout simplement « si le grain qui tombe à terre ne meure pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. »

Aloys Mahwa sj .