LE PRETRE ET L’EUCHARISTIE
Introduction

On ne peut pas parler de l’Eucharistie en mettant de coté le prêtre. Dans l’expérience avec l’Eucharistie, le premier contact se fait avec le prêtre. Tous les gestes et toutes les paroles qui ont un sens particuliers sont faits par lui et toute découverte du mystère eucharistique se fait avec son aide, direct ou indirect.

Je vais livrer ici mon expérience personnelle sur l’évolution de ma perception du prêtre et l’Eucharistie ainsi que des conclusions pratiques que j’en tire.

Les étapes de ma perception

1. La nuit sombre ou la messe comme une cérémonie absurde

Je situe la nuit sombre de l’évolution de ma perception du prêtre et l’Eucharistie dans ma tendre enfance où suivant les pas de ma mère je fus mes premières entrées dans l’Eglise dans la Paroisse Higiro (actuel district de Gisagara). Sûrement que j’y suis entrée aussi à Rwamagana parce que c’est là où je suis né, mais là j’étais tout petit et mon témoignage ne peut être qu’une simple imagination de la prière d’une mère priant pour son fils ainé devant le Saint sacrément dont elle, peut-être, comprend la signification. Je me souviens de ma simple réponse à la demande de chaque dimanche quand ma mère me demandait si j’allais à la messe avec elle.

« Je n’y viens pas». Au fait ma question avec la messe c’était avant tout sa durée, le manque de liberté (on ne peut pas bouger comme on veut, …) et des questions qui étaient restées longtemps sans réponses comme « pourquoi est-ce le prêtre allume la bougie quand il fait jour ». A la dernière question je suis arrivé à la conclusion que le prêtre est une personne bizarre qui porte une robe et allume quand il fait jour ».
2. La messe comme obligation et comme un lieu de rencontre

Je situe cette phase lorsque j’étais à l’école secondaire et que j’avais le devoir de participer à la messe comme les autres élèves. Par compagnie je suis devenu membre d’une chorale parce que mes amis en faisaient partie et aussi parce que faire partie d’une chorale augmentait ma chance de faire des sorties hors de l’école.

Il y avait une messe de mercredi à laquelle nous participions parce que c’était destiné aux élèves d’une autre école voisine dont la plupart étaient des filles. On y prenait des rendez-vous et il avait aussi l’occasion d’échanger des petites lettres qui expriment des sentiments d’amour naissant et aussi la possibilité de s’assurer qu’on peut faire battre le cœur d’une fille,… ce qui était un exploit dont on se ventait en groupes d’adolescents.

Le souci pour la prière et le suivie de l’enseignement du prêtre étaient loin d’être une priorité et le moment fort de cette messe était la seconde où le prêtre souhaite la paix et où les chrétiens s’apprêtent à rentrer. Toute la durée de la messe aura donc été un moment d’attente de sa fin et le prêtre le mieux apprécié et celui qui fait que la messe soit terminé le plus vite possible.

Questions/Réflexions :

  • Comment saisir les attentes des personnes qui participent à la messe en groupe (élèves,…) pour ne pas déboucher à la fin à son refus comme une expression d’une liberté recouvrée ?
  • Comment aider les personnes qui viennent à la messe par un autre intérêt que la prière ?

Commentaire :

 A ce stade par rapport au précédent, je n’ai pas beaucoup évolué. Mais il y a des messes qui m’ont marquée parce que le prêtre a traité des sujets intéressants dans son homélie ou parce qu’il a su capter mon attention en usant d’un style ou des exemples qui m’obligent à soutenir une attention. La chorale aussi a été pour moi une bonne occasion de connaître les chants, de m’admirer chanter et d’attendre les commentaires sur la qualité de nos chants grégoriens. J’ai eu aussi l’occasion de faire la lecture qui a été une occasion de m’exercer à me tenir devant les gens, moi qui était (ou suis) d’une timidité naturelle que j’essais de vaincre.

3. La découverte du sens profond de la messe à travers la guérison des blessures

Au cours de la période située entre 1990 et 1993 j’ai eu la grâce de faire une découverte de Dieu à travers les apparitions de Kibeho où j’ai gagné la certitude de l’existence de Dieu (par quelques signes) et la découverte de moi-même comme une personne aimée par Dieu mais faisant, jusque là, très peu d’efforts pour mériter son amour. Je garde toujours aujourd’hui ce même sentiment bien que jouissant d’une intime conviction que la vie de chacun est un unique projet de Dieu et que mon souci permanent devrait être celui de découvrir la volonté de Dieu dans ma vie.

L’après génocide a été une période dure pour mon équilibre moral et spirituel. A la certitude de l’existence et de la puissance de Dieu, je me suis trouvé face à l’absurdité d’un semblant d’absence de Dieu. Il en a résulté le manque de paix, l’angoisse, la perte du gout et du sens de la vie, la solitude même dans une foule, la peur, la confusion, le doute même de ma propre existence,…

La recherche de cet équilibre s’est fait à tâtons et je voulais expérimenter quelque chose (n’importe laquelle) qui pouvait m’aider à maîtriser ma pensée, à chasser des images atroces et à faire taire des bruits assourdissants d’un passé récent. J’ai fait connaissance du « yoga » à travers le livret intitulé « yoga sans postures » que j’ai poursuivi jusqu’`a découvrir son substitut qui a été le rosaire, découvert lors d’une récollection animé par feu Abbé Emmanuel KAYUMBA (chez les Pères pallotins à Butare). La répétition et la méditation utilisé par le rosaire ou la récitation du chapelet a beaucoup de similitude aux principes de base du yoga et j’en suis résolu à suivre une nouvelle technique que j’avais appelé « le yoga chrétien » qui me poussait à fixer la pensée sur la vie du Christ, à méditer sur les différents moments de sa vie que j’essayais de rapprocher à la mienne.

Les moments de récitation du rosaire ont été très bénéfiques, quelques mois plus tard, et ont ouvert les portes de ma sensibilité aux choses cachées du sacré célébré dans une messe.

La première sensibilisation au mystère eucharistique a été une peur immense que je ressentais lors de la consécration et qui se terminait avec l’échange du signe de la paix. J’ai éprouvé les mêmes sentiments répétés et j’en suis arrivé aux questions. Là je n’aurais pas pu le saisir comme une interpellation sans une répétition à travers les messes quotidiennes qui m’ont aidé à situer des moments précis de ces sensations.

Le sentiment de solitude dont j’avais parlé au début m’avait poussé à créer les écarts entre moi et mon entourage. J’avais des crises de silences insupportable qui poussaient des gens à me fuir tellement c’était pesant (je me souviens d’un ami que j’avais reçu et avec qui je partageais le lit à l’Université qui, n’en pouvant plus, a dû partir sous quelque prétextes).

La messe de chaque jour et la récitation du rosaire m’ont aidé à retrouver le sens de ma vie et un amour fou pour toutes les personnes. Je parle d’un amour fou tellement c’était désordonné et j’éprouvais un attachement pathétique à toutes les personnes surtout les jeunes filles de l’Université. J’en suis devenu malade au point d’aller demander un conseil à l’aumônier paroissial. Guidé sûrement par le Saint Esprit, je suis entré dans le bureau de Mr l’Abbé Aloys Guillaume mais au lieu de lui dire ce pour quoi j’étais venu le voir, je me suis retrouvé en train de lui dire « je m’appelle…, je suis membre de la Communauté catholique universitaire, je suis disponible pour le service si vous pensez que je peux être utile en quelque chose». Suite à l’échange que j’ai eu avec lui, je suis devenu secrétaire à temps partiel de la Paroisse et je suis devenu par après Président de la Caritas et une année plus tard, Secrétaire du Comité de Coordination de la Communauté Catholique Universitaire.

A travers la Caritas, j’ai développé une capacité d’écoute et une recherche de l’intérêt de l’autre. La discussion avec toutes les personnes nécessiteuses a créé une sublimation de mes sentiments désordonnés et j’ai pu découvrir des cœurs blessés même à l’intérieur des corps d’une beauté envoutante. J’en ai vu pleurer et me confier leurs peines alors que je les croyais tout heureux. A ce moment j’ai découvert mon péché qui est celui de ne pas voir l’autre dans sa dimension essentielle et de la considérer à travers le simple reflet de sa vie tel que capté par mes sens. J’ai découvert l’excès de mon amour propre et de mon égocentrisme.

Le sens nouveau du prêtre et l’eucharistie

Je me suis senti investi d’une mission spécifique à travers la découverte de la misère de l’autre. J’ai découvert la face jusque là caché de ma vie et ma relation avec Dieu. J’ai compris pour la première fois l’homélie du prêtre comme un message qui m’est adressé à moi et non plus comme un récit historique auquel je suis et resterai totalement déconnecté. J’ai compris la présence du Seigneur dans l’Eucharistie à travers le sentiment d’une paix inexprimable et d’une joie débordante à place de la peur à partir du moment où, priant, je pensais aussi aux autres avec qui j’avais pu échanger dans mon service pour la Caritas. J’ai pu sentir le manque que crée l’absence du prêtre les jours où le prêtre empêché ou absent nous avions une simple célébration eucharistique sans prêtre.

A ce niveau j’éprouvais des difficultés pour quitter l’Eglise après la messe. C’était comme si une force invisible mais très fort m’y attirait sans pouvoir me libérer. J’éprouvais une angoisse terrible lorsque je franchissais la porte de sortie de l’église/chapelle. A travers des moments précieux d’adoration que j’ai pris l’habitude de faire le soir après le sport et le bain, j’ai développé une hypersensibilité à mon péché quotidien et j’avais acquis la grâce de discernement dans ce domaine.

Je dois avouer que cette évolution n’a pas continué lorsque j’ai quitté l’Université. Je suis tombé dans une sorte de routine et l’accaparement par le travail, la fatigue et l’oubli voire la négligence de la prière formelle m’a fait vivre des périodes de culpabilité jusqu’à la découverte de « la prière sur la vie » tiré de la spiritualité de St Ignace de Loyola qui guide désormais ma vie dans mon cheminement au sein de la CVX.

A ce stade, je dois dire que je comprends mieux l’Evangile et que grâce à l’Eucharistie et avec l’aide du prêtre, ma vie, ta vie et la vie tout chrétien devrait être une continuelle Epiphanie (Manifestation du Seigneur) et une réécriture de la sainte écriture.

Conclusion pour cette étape

  • Nous avons besoin du prêtre pour nous aider à discerner les clins d’œil de Dieu ;
  • Nous avons besoin du prêtre pour mûrir davantage dans notre cheminement ;
  • Nous avons besoin du prêtre pour un renouvellement et une réconciliation quand il nous arrive de vouloir du bien mais d’agir dans le sens inverse, nous rendant indigne de communier : Nous avons besoin d’être rassuré que l’amour de Dieu est sur nous en dépits de nos égarements, de nos erreurs
  • Nous avons besoin de placer la recherche de Dieu en priorité et y consacrer le temps que nous avons reçu de Lui gratuitement ;
  • Le sens profond du mystère eucharistique se vit à travers une vie engagée, offerte à Jésus. Comme les disciples, nous trouvons des occasions d’admirer la force de Jésus agissant grâce à nous quand nous offrons la chance de sourire à un enfant, le message de Pâques à un malade par notre présence même silencieuse mais rassurante.

Questions/Reflexion

  • Comment aider les chrétiens à admirer le Christ à travers le pouvoir qu’il confère aux prêtres (le pouvoir de guérison : Voir Abbé Ubald) et non diviniser les êtres humains;
  • Comment dépasser le jugement que nous portons à certains prêtres (L’amour et la vie ordonnée qui sont prêchés et le vécu jugé discordant : la place d’une vie-témoignage pour le prêtre
  • Dans certains cas, il existe une volonté délibérée de critiquer parce que l’enseignement de l’Eglise est contraire à celui que quelques personnes ont reçu (ignorance) ou parce que cet enseignement va contre les intérêts propres. Que doit faire le prêtre pour faire face à une opposition acharnée mais qui n’a pas besoin d’enseignement et de conviction par la parole ;
  • Comment aider le prêtre à surmonter ses faiblesses personnelles (blessures, mécontentement, déception, emprise du démon, …) pour qu’il continue à porter le message et assumer son rôle. Ne pas être un obstacle ou une source de déperdition pour ceux qu’il devait guider et soutenir ;
  • Comment tenir compte de la diversité culturelle dans un monde de plus en plus ouvert. (Ref. DUBAI : messe dominicale d’une heure et dans les langues les plus utilisées : Arabe, Anglais, Français, la langue des Philippins,…) Pour le cas du Rwanda dans un contexte d’intégration régionale, il est important de prévoir dans les paroisses de la Capitale-Kigali les messes en kiswahili, Anglais, Lingala, Kirundi,…, les chants mais aussi la référence aux choses qui touchent la vie des immigrés, déplacés, réfugiés,… de façon à permettre aux gens de se retrouver ;
  • Comment démystifier la liturgie pour qu’elle soit mieux comprise : l’effort de la Paroisse de Kicukiro d’expliquer le sens les gestes, instruments de la Liturgie ;
  • Comment accorder plus de place à l’échange d’expérience entre chrétiens de même âge et de même condition de vie et comment définir une pastorale axée sur la célébration eucharistique mais qui tirent sa substance dans ces différentes expériences où chacun se retrouve dans son identité et non comme un numéro parmi tant d’autre.
  • Comment faire face à un nombre réduit de prêtre face aux besoins croissants de leur service,…

Conclusion générale

Le Christ est vraiment vivant dans l’Eucharistie. Il se rend accessible et Il accepte de passer par le prêtre qui accompagne notre contact et notre relation avec Jésus. Faisons un effort pour saisir ce mystère fondamental pour notre vie. Nous avons le devoir de comprendre la mission dure mais noble du prêtre. Nous devons aimer le prêtre comme le Christ l’a aimé en le choisissant. Nous devons prier beaucoup pour lui dans la sainte eucharistie et l’aide dans la mesure de nos moyens, à assumer son rôle de « sanctification du peuple de Dieu ».

Fait à Kigali le 18 Avril 2010
RUKUNDO Alexis

Expérience au sein de l’Eglise  : Membre de la CEB- Ste Margueritte Marie et délégué de ma communauté au Conseil Paroissial/ Paroisse Regina Pacis, membre de la CVX, prof de Gestion et Comptabilité au GS St Charles/Nyakibanda, Membre de la commission de pastorale social (Archidiocèse de Kigali),…Depuis 1995, messe chaque jour, sauf quelques exceptions.